Christos Andrianopoulos

…ceux qui écrivent ne sont pas des Français, des beaux-esprits, des académiciens, des philosophes ; mais des provinciaux, des étrangers, des solitaires, de jeunes gens, […] qui, dans leurs imaginations romanesques, prennent pour de la philosophie les honnêtes délires de leur cerveau…

Entretenir la rumeur c’est interdire toute réflexion

Par Michèle Riot-Sercey

Une rumeur ne se combat pas, elle se démasque pour en dévoiler toute la vacuité car, se répandant, elle ravive les peurs les plus irrationnelles. Aujourd’hui, elle s’attaque à l’école.

Plus rien n’est sûr désormais, la crise économique ravage les plus démunis, l’alternative politique s’est éloignée, les problèmes dits sociétaux envahissent les médias. Le repli communautaire et identitaire semble être la seule forme de résistance sociale à l’agression des temps nouveaux dont plus personne ne maîtriserait le processus. À grands renforts d’interviews, des représentants de collectifs, figés dans un intégrisme dogmatique, s’expriment sur les réseaux sociaux et les plateaux TV tant ils craignent de perdre leur pouvoir d’influence ; des personnalités profondément insécurisées déversent des tombereaux de contrevérités sans aucune retenue.

L’identité sexuelle des enfants serait menacée à l’école par l’enseignement  de la distinction entre genre et sexe qui déstabiliserait la différence sexuelle, seule certitude identitaire pour bien des individus. Chacun sait pourtant que dans les sociétés, des métiers diversifiés sont assurés par des hommes et des femmes selon leurs aptitudes. Il reste cependant des disparités importantes dont la domination hommes/ femmes est un révélateur des hiérarchies qui non seulement perdurent, mais s’étendent, malgré les avancées juridiques .

Trop longtemps la nature de chaque individu a servi de fondement à l’assignation à des fonctions spécifiques : aux femmes étaient réservées les tâches domestiques et le code civil jusqu’en 1965 leur interdisait de travailler en l’absence de l’autorisation du mari. Un simple exemple suffira à nous éclairer. Pendant la Grande guerre, les femmes ont dû remplacer les hommes : si elles ont pu devenir  conductrices de tramway ou agricultrices menant la charrue, en revanche il a fallu un décret spécifique pour leur permettre de s’occuper du suivi de leurs enfants. En l’absence du mari, selon la loi, elles ne pouvaient prendre aucune initiative, pas même celle d’inscrire leurs enfants à l’école. Cette relégation des femmes dans l’espace familial se traduisait dans le langage. L’homme public désignait l’homme politique tandis que la femme publique révélait la prostituée.

Les études de genre, et non pas la « théorie du genre », qui chacun le sait, n’existe pas, se sont développées en France depuis les années 1990-2000, elles ont pour but de mettre au jour les inégalités entre les sexes. Le genre est un concept et une méthode de travail qui permet de rendre compte du processus de construction des rapports de domination entre hommes et femmes. Le genre fixe les identités sociales en fonction des rapports de forces et de l’évolution des sociétés.  L’enseignement du genre consiste à aider les élèves à comprendre ce processus de différenciation. Non pas comme reflet de la nature mais comme soubassement de l’organisation hiérarchique des sociétés.

De même qu’au XIXe siècle, les autorités coloniales tendaient à légitimer leurs conquêtes par une prétendue infériorité des races, les autorités politiques et morales (en ce sens l’Eglise catholique a une lourde responsabilité) n’ont cessé d’invoquer les différences biologiques pour convaincre les hommes de leur destin public et interdire aux femmes de s’occuper des choses de la cité.

C’est pourquoi le retour sur le passé est utile et même salutaire pour comprendre comment les sociétés se sont structurées hiérarchiquement, les élites dirigeantes expliquant avec force arguments que l’infériorité des catégories des plus exploitées  était inscrite dans la nature. Le cerveau des femmes comme celui des noirs auraient été moins développés, disait-on, que ceux de l’homme blanc. Les exemples abondent en ce sens, encore faudrait-il pouvoir y accéder par la volonté d’apprendre et de comprendre. De même est-il nécessaire de faire connaître les travaux récents de scientifiques qui montrent clairement la dissociation entre la différence biologique et les disparités sociales.

Difficile aujourd’hui de faire entendre cette raison critique, tant le recours à la connaissance apparaît inutile face au déterminisme pseudo économique qui triomphe. Les liens entre passé, présent et futur se délitent : la nécessité de repenser le passé apparaît sans objet quand le présent s’impose face au sentiment d’impuissance qui saisit les individus incapables de se projeter dans un quelconque avenir. Il ne reste alors que des réflexes archaïques et des certitudes mythiques, ne relevant pas même de la théologie. Réactiver les dogmes les plus conservateurs est le seul objectif des tenants de l’ordre. À nous de convaincre en valorisant la réflexion et la connaissance, à la mesure d’écrits critiques dont les siècles précédents nous ont laissé des traces.

Pour ce faire, la volonté politique de tous les ministères serait plus que nécessaire. Volonté qui ne peut se limiter aux déclarations de principes, lesquelles devraient se traduire par des actes. Commencer à la maternelle, c’est bien, mais les nouvelles directives seraient d’autant plus efficaces que la formation des maîtres, en ce domaine, deviendrait la priorité, tous enseignements confondus. Le genre est à la fois un enseignement disciplinaire et interdisciplinaire. Il exige une formation complète, laquelle dépend de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Quelques-unes d’entre nous avons rédigé un rapport en ce sens, à la demande du Ministère de la recherche et de l’enseignement supérieur afin de couvrir la totalité des besoins (rapport remis en janvier 2012). On ne le dira jamais assez, on ne s’improvise pas spécialiste du genre dans chacune des disciplines : des sciences humaines aux sciences de la vie. La formation initiale, tout comme la formation continue requièrent un plus large développement. Les manuels scolaires sont également à revoir. Or, tout le travail en amont a été fait. Nous attendons des décisions précises, et pas simplement des engagements de principes, de la part du Ministère. Décisions qui tardent à venir.

La formation comme la transmission de connaissances sont d’autant plus exigeantes et nécessaires aujourd’hui que l’enjeu est important. La lutte en faveur de l’égalité entre les sexes – menée jusqu’à son terme –, déstabilise en effet les certitudes identitaires mais aussi les pouvoirs établis au sein de la famille et, par-delà, elle peut  bouleverser le fondement même des sociétés, toutes bâties sur des rapports de domination. Se contenter d’ajustement de conjoncture pourrait faire croire qu’il s’agit d’un combat anodin. Or, affirmer que chacun, quel que soit son sexe, est en capacité de devenir ce qu’il/elle souhaite c’est mettre en cause les pouvoirs établis à tous les niveaux.

C’est pourquoi les collectifs réactionnaires se mobilisent. Les Catholiques ont oublié que dans les temps de lutte pour la liberté de tous, on retenait de Paul que devant Dieu, il n’y avait ni esclave, ni homme ni femme, et que tous étaient égaux. De même que les conservateurs musulmans n’ont pas gardé en mémoire la femme de tête qu’était Khadîdja, épouse du prophète.

Le travail de réflexion sur le genre suppose une large diffusion des connaissances acquises depuis plusieurs décennies, c’est tout un apprentissage qu’il importe de faire connaître à un très large public.  Nombre d’entre nous, qui enseignon

s le genre depuis plusieurs années dans les universités, sont prêts à contribuer à cette formation.

S’en tenir à des attitudes frileuses — comme l’indiquent les dernières déclarations d’un certain nombre de ministres – est irresponsable car cela laisse croire que le combat pour l’égalité devient secondaire, alors qu’au sein des jeunes démocraties, certains et certaines s’efforcent de placer cette question au premier rang des mesures à prendre. Les autorités actuelles françaises se doivent de les accompagner sans laisser entendre qu’elles pourraient les désavouer.

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Cette entrée a été publiée le 18 décembre 2014 par dans In the press, et est taguée , , .

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